LES ATELIERS ROUSSILLONNAIS DU XIIème SIECLE.
Dans l’histoire du Moyen Âge méridional, décorer un édifice par
la sculpture, qui prendra place aux meilleurs endroits de l’architecture, est une innovation assez tardive,
de la fin du XIème et du XIIème siècles, qui se veut une reprise
de l’une des caractéristiques de la grande architecture romaine de l’antiquité.
La sculpture proprement dite, en trois dimensions, monumentale, s’impose à partir des années 1130. C’est même une irruption soudaine qui apporte des innovations importantes sur tous les plans.
On voit apparaître le chapiteau travaillé sur ses quatre faces, qui est véritablement la première sculpture digne de ce nom, objet plastique à tois dimensions qui implique autour de lui un espace où se déplace le spectateur.
Ces chapiteaux se rencontrent principalement dans les cloître. On voit apparaître l’emploi de matériaux nouveaux, comme le marbre rose du Conflent ou le marbre blanc de Céret, qui, semble-t-il n’avait jamais été exploité auparavant, même du temps des Romains.
On voit apparaître de nouvelles formes architecturales, qui sont faites pour la sculpture autant que celle-ci est faite pour l’architecture
D’après leur manière de sculpter la pierre, on reconnaît plusieurs maîtres, plusieurs équipes, successives ou concurrentes, qui ont travaillé à la construction et a la décoration des grands édifices nord-catalans: c’est une même école, celle des ateliers roussillonnais, dont l’activité s’étend sur à peu près un siècle.
La première aurait été à l’œuvre vers 1130 pour construire le cloître de Cuxà. Dès ce moment, toutes les caractéristiques du style des ateliers roussillonnais se trouvent à peu près fixées.
Ensuite viendra l’atelier du Maître de Serrabona, dit aussi Maître des tribunes, puisqu’il réalise les tribunes monastiques de Cuxà et de Serrabona, cette dernière achevée, semble-t-il, vers 1151. C’est cet atelier qui réalise les chefs d’oeuvre du style.
Un autre groupe est formé par les constructeurs de l’église de Corneilla de Conflent, qui sera aussi l’auteur de la majeure partie de la galerie sud du cloître d’Elne, A la fin du siècle (vers 1190).
Ces ateliers forment une véritable école car ils ont beaucoup en commun: technique, style, sources d’inspiration. La technique est d’une grande qualité et d’une grande précision ; elle est en rapport avec le matériaux employé, toujours le marbre. Le style est volontiers ramassé, symbolique, simplificateur des formes. Le modelé est arrondi, plein, tendu.
Chaque élément du relief est clairement défini comme une petite “cellule” dont les limites sont précises et qui s’assemble avec sa voisine sans se fondre avec elle.
Les sources d’inspiration sont très particulières et pourraient avoir quelque chose à voir avec l’Orient. S’agit-t-il de l’Orient byzantin ou sassanide de l’époque de nos sculpteurs? S’agit-il de l’influence de l’art de l’antiquité finissante du Bas-Empire en Occident, lui-même repris comme source d’inspiration au XIIème siècle? S’agit-il d’une création locale d’après une source ou l’autre, ou bien s’agit-il d’une importation venant d’un autre foyer créateur (on pense à Rome ou à la plaine du Pô)? Il n’y a sans doute pas de réponse unique à ces questions.
Ce qui est certain, c’est que les ateliers roussillonnais développent des thèmes iconographiques qui leur sonr propres, refusant, ou presque, la représentation de scènes ou de personnages, par exemple tirés de la Bible ou de la vie des saints.
Ils adoptent de préférence des représentations symboliques, plutôt abstraites, étroitement liées à la plastique du chapiteau fondée sur la symétrie de chaque face et des faces entre elles.
Il y a plusieurs familles:
chapiteaux composés à partir d’éléments végétaux, principalement les feuilles d’acanthe, dans un souvenir retravaillé du chapiteau corinthien antique;
chapiteaux avec “le maître des animaux” où un personnage parfois dissimulé maintient deux animaux (aigles, lions, griffons) dressés ou affrontés; chapiteaux aux lions, passant à la queue leu leu ou réunis aux angles, avec de multiples variantes;
chapiteaux enfin aux gueules de monstres engloutant d’autres créatures, dont on ne voit plus que les pattes.
Cet inventaire n’est bien entendu pas exhaustif.
Ces caractéristiques stylistiques et iconographiques se maintiennent durant tout le XIIème siècle, à côté cependant d’autres écoles qui se rencontrent dans le même espace nord-catalan et narbonnais, comme par exemple celle du Maître de Cabestany.